« Cheminer » avec Bernard Gapihan

samedi 21 novembre 2020

« CHEMINER » avec Bernard Gapihan

par Yvonne DENIS [1] et le groupe de recherche de l’ARPEJ [2]



En décembre 2017, dans les quatre derniers mois de sa longue maladie, Bernard Gapihan nous adressait son recueil de poèmes, Cheminer, qu’il venait de publier :

« J’espère qu’il y aura des passages qui sauront vous parler ou vous toucher. Je me suis beaucoup demandé si je devais “publierˮ ces écrits qui n’avaient pas été faits dans ce but au départ. Ils n’avaient d’ailleurs pas de but précis, basés simplement sur le plaisir d’écrire dans les moments où la maladie imposait (ou impose) ses limitations physiques et spatiales : le papier-crayon ne demandait pas un effort physique aussi intense que la peinture ou le théâtre ! Alors j’y suis allé de mon crayon. (…) Aucune ambition littéraire ni celle d`un récit, juste des petits textes courts qui veulent être au plus près, au plus juste et au plus simple de ce que je vis : rien que ça, mais ça a été tout un cheminement, loin d’être terminé ! Tellement plaisant à “faireˮ. Ces écrits ont déjà presque deux ans d’âge et se poursuivent depuis…
Quand je relis le passage de “L’Anthropologie du gesteˮ [3]. Le texte mentionné est la page 74 de l’ouvrage que vous soulignez dans la pièce jointe à votre mail, ça me conforte dans l’idée de publier ce petit livre ; ça résonne tellement ce que dit Marcel Jousse : pourquoi sommes-nous capables d’exprimer des morceaux de réel dans l’argile, sur une toile, dans les mots simplement parce que nous sommes nous-mêmes… ah oui ça résonne ça ! Et du coup, je me dis, oui je peux publier, parce que simplement je suis “moiˮ et ce n’est qu’une étape sur mon chemin, ce qui peut aussi éventuellement “parlerˮ aux autres.
« Donc merci beaucoup de ce rappel joussien ! “L’Anthropologie du gesteˮ n’est jamais posé très loin de moi, mais ça fait un petit moment tout de même que je n’y étais pas entré, je sens que je vais retourner le visiter
. »


De Bernard, nous connaissions jusqu’alors le geste de son pinceau par des expositions et nous avions eu quelques échos de sa geste théâtrale dans une troupe d’amateurs. Nous découvrions ses « petits textes courts » en vers libres, qui balisaient le quotidien d’un travail tenace d’artisan de vie porté par le « rêve » d’un monde possible…

Je vis mon geste à plein / Le monde rêvé sera fait / Ou ne sera pas fait / Je n’ai pas à vouloir / Mais je continuerai… [4]
… mais aussi par l’expérience du Village Itératif [5], auquel il faisait référence dans une dédicace pour dire son « cheminer » :

Le Village Itératif a transformé les descentes “sisyphéennesˮ de la vie en les faisant moins rudes, plus lumineuses et re créatives, faisant les remontées du même nom, plus solides, plus vives, plus justes et plus conscientes. (…) [6]

-o-



Né en 1956 dans le Morbihan en pays gallo, dont il se réclamait (Plouc serein, / Ici oui au pays des ploucs / Créer pour soi, pour survivre et pour dire [7]), Bernard Gapihan, avec sa capacité d’empathie, fut très tôt mobilisé par la Rencontre :


(…)
Je me suis mis à l’écoute
Des chocs et traumatismes,
qui ne tardèrent plus
Venant vers moi se raconter,
Sollicitant si souvent mon recueil
Pour, quand ce fut possible,
Les dénouer tout doux,
Nous dénouer tous deux
Car toutes ces années
L’homme enfant
L’enfant homme
aux yeux hagards
Sur le trottoir
Inévitable plus jamais
Ne me quitta
 [8]

Bernard choisit la voie professionnelle de psychologue clinicien. Il est formé à l’université de Rennes, où il rencontre dans les années 1970 l’enseignement d’Yvonne Denis, psychologue rennaise alors maître-assistant dans cette université, sur le test du Village Imaginaire selon la méthode de Roger Mucchielli (V.I.M.). Un enseignement déjà imprégné et fortement orienté par les recherches expérimentales d’Yvonne Denis, encore inédites à l’époque, en vue d’un usage psychothérapeutique original du V.I.M. Bernard trouve dans ces travaux de recherche, inscrits dans le champ de la psychologie phénoménologique et existentielle, un cadre de référence, une cohérence professionnelle et intime.
L’intérêt de Bernard pour le V.I.M. et son usage thérapeutique (devenu « Village Itératif ») se prolonge par sa participation à un stage de sensibilisation à cette approche proposé par l’ARPEJ au début des années 1990, puis par son engagement dans une « thérapie didactique » préliminaire à la pratique de cette méthode, sous la direction de Véronique Oriot-Melon [9], et dans un groupe de formation-supervision sous la direction d’Yvonne Denis.
Entretemps, Bernard Gapihan est devenu psychologue en pédopsychiatrie, au CPEA de Locminé (EPSM Morbihan, hôpital de Saint-Avé, Vannes [10]) – EPSM : établissement public de santé mentale) . Afin d’obtenir l’agrément de psychothérapeute certifié par l’ARPEJ et conformément au règlement de celle-ci, il réalise sous la direction d’Yvonne Denis un travail de recherche présenté à Vannes en 2005 devant le Bureau de l’ARPEJ et validé pour habilitation, sous la forme d’un mémoire intitulé Village imaginaire itératif. Etude comparative pour Mehdi, 10 ans, de l’analyse de cinq relevés de villages avec l’analyse de leurs films de construction (document inédit). Notons au passage que, pour réaliser les relevés-plans des « villages » étudiés dans ce travail de recherche, Bernard Gapihan invente et met au point, avec l’aide de l’un de ses deux fils, un programme informatique de dessin permettant de figurer, pour la première fois dans l’histoire du test de Village en ses différentes versions, des plans numérisés de constructions de « villages », fort précis, très lisibles et aisément reproductibles.

Désormais pleinement agréé par l’ARPEJ, Bernard participe aux séminaires de recherche de l’association dans les dernières années de la décennie 2000. L’ARPEJ a alors entrepris, depuis la fin des années 1990, une rédaction collective, actualisée et didactique, des travaux de recherche doctorale d’Yvonne Denis, exposant son expérience pratique du Village Itératif (nom donné à sa méthode de psychothérapie « avec » le Village Imaginaire). L’aboutis-sement en sera l’ouvrage publié en 2015. Bernard Gapihan en assurera l’iconographie, fondamentale dans cet ouvrage, au moyen d’un nouveau programme informatique de dessin qu’il a lui-même mis au point – soit : plusieurs dizaines de plans de « villages » dessinés selon la méthode de relevé préconisée par Yvonne Denis et une vingtaine de schémas, en noir-et-blanc ou en couleur, pour un ouvrage de plus de 320 pages ! Et c’est encore lui qui réalisera en mai 2016 la mise en forme de la revue numérique Espaces Libres [11], lancée par l’ARPEJ. Il en sera le premier webmaster. Bernard trouvait là à conjuguer son intérêt de psychothérapeute et de chercheur pour le Village Itératif, et un talent graphique qui commençait aussi à s’affirmer, par ailleurs, à travers une œuvre personnelle d’artiste-peintre.

-o-



En parallèle à sa pratique professionnelle de psychologue et à ses activités au sein de l’ARPEJ, Bernard Gapihan mène en effet une carrière d’artiste en amateur. Et d’abord dans le théâtre. A partir des années 1980 il s’implique dans la troupe du Théâtre de la Rumeur, basé à Ploërmel (56), où il sera tour à tour acteur, scénographe, metteur en scène, mais aussi auteur et conteur, en français et en gallo, pour de nombreux spectacles.
Bernard a complété son activité artistique d’homme de théâtre par une production graphique et picturale, qu’il a partagée à travers quelques expositions publiques : à Malestroit, à la galerie Pass’Temps, en mai 2012 ; à Rennes, galerie du disquaire Harmonia Mundi, quelques mois plus tard ; à Questembert, chapelle Saint-Michel, en septembre 2017. Bernard illustrera aussi lui-même, en collaboration avec sa sœur Armelle Gapihan, artiste plasticienne, son second recueil de poèmes Cheminer, publié en août 2017, quelques mois après le recueil Contraste (novembre 2016) [12].

En présentation de son exposition de Malestroit il décrit longuement, finement, son travail de peintre, chercheur et découvreur « d’un petit morceau de Monde » :

Je ne sais jamais ce que je vais faire. Je choisis juste une couleur, une dilution, un pinceau ou une brosse, une craie ou un fusain. Je me lance dans la feuille vierge. Tension joyeuse. Je me laisse prendre par mon geste. Surprise à chaque fois. Je vois ce que je fais seulement quand cela apparaît sur la feuille. Alors je regarde. Je regarde encore. De près, de loin, en penchant la tête à gauche, à droite, je masque une partie ou une autre. Je continue le travail ou bien je garde el je mets de côté, pour peu de temps ou pour longtemps. Si je continue, je décide une action, intuitivement, parfois plus rationnellement, je transforme la première trace. J’accepte facilement ou difficilement le risque de perdre, de détruire la première apparition. Jamais ou presque jamais, la première trace ne reste intacte. Toujours ou presque toujours, elle s’abîme, se couvre, se recouvre, s’use, ici ou là, ou partout. Elle est rayée, fondue, estompée, cassée, attaquée, glacée, traversée, coupée, déchirée, rehaussée, ombrée ou poncée ou autre chose encore : l’outil qui transforme la première trace surgit sur le moment... À nouveau, je regarde, longtemps ou pas longtemps et je continue à travailler la feuille jusqu’à ce que je ne sente plus la nécessité de la travailler. Je cherche alors le cadrage, le centrage, le décentrage… ce qui peut déclencher une nouvelle phase de travail ou non... je regarde alors encore et je m’arrête, dès que je ressens la surprise à nouveau : première trace perdue mais surprise retrouvée, étonné el incrédule que je suis... qu’un petit morceau de Monde soit apparu là en face de moi, sur la feuille, en passant par ma main... [13]
Pour Bernard dont la mobilité est peu à peu réduite par la maladie, l’espace et le moyen d’expression ont en effet changé, passant du graphisme et de la peinture à l’écriture et au mot – mais toujours selon la même dynamique de créativité.


Ecrire
Encrer un bout de plume
Poser le bout de plume
Et regarder naître les mots
Sur notre plaque de papier
 [14]


-o-



Au sein de l’ARPEJ Bernard Gapihan nous a fait part, à plusieurs reprises, de ses réflexions sur sa propre activité artistique et sur les liens qu’il apercevait entre celle-ci et le processus de créativité tel qu’empiriquement dégagé par le Village Itératif. Il est nécessaire, en effet, de préciser cette référence, tant le mot « créativité » renvoie à des conceptions et à des pratiques diverses, notamment dans le domaine de la psychologie.
Un bref rappel, donc : Dans le cadre et l’objectif qui lui sont propres – en l’occurrence, psychothérapeutiques – le Village Itératif appelle Créativité l’effet du travail sur soi que favorisent et accompagnent ses conditions spécifiques de « jeu » thérapeutique. Au fur et à mesure du processus ainsi mis en œuvre, le « sujet » trouve ou retrouve, pas seulement un rapport à soi (ré)approprié, (ré)habité, et une relation aux autres « qui n’est plus aliénante ou captative [15] » , un libre Je-en-relation – mais aussi et surtout le dynamisme fondamental et fondateur d’un « Je » capable d’affronter l’expérience du changement et de se reconnaître avec confiance comme un « Je-en-devenir [16]. Voir aussi : Roger Mucchielli. Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-structurale, Charles Dessart éd., Bruxelles, 1967– 2e éd. : 1972 » (un « Je » toujours en devenir par définition, devrait-on dire), un « Je » ainsi créatif et créateur. Par extension, la réflexion sur le processus théra-peutique produit par le Village Itératif a conduit à une ouverture vers d’autres pratiques et activités dites de « créativité » : thérapeutiques (notamment art-thérapies), rééducatives, éducatives, jusqu’aux pratiques artistiques elles-mêmes et à leurs œuvres. L’hypothèse directrice est que ces diverses activités pourraient et peuvent être comprises ou/et travaillées selon les principes dégagés par l’expérience du Village Itératif.

Il nous apparaît que le parcours personnel de Bernard Gapihan, notamment dans ses activités artistiques, illustre parfaitement la dynamique existentielle (le « Je-en-devenir ») travaillée par le Village Itératif et en témoigne clairement.
C’est ce que l’on peut reconnaître chez lui, par exemple, dans sa recherche permanente, constamment relancée, parfois à partir d’une lecture, d’une adéquation entre tel ou tel mode d’expression disponible et accessible pour lui avec l’état actuel (et l’étape) de sa quête de sens et de rebond.

Je suis en train de lire un livre de François Jullien, philosophe, linguiste, sinologue, qui s’appelle “Une seconde vieˮ [17], livre qui résonne beaucoup chez moi tant du côté de ma santé que de mon côté ARPEJ : il évoque décantation, dégagement, réengagement… bref, est apparue tout de suite à la lecture l’image fameuse de la courbe de Gauss inversée !
« Je ne peux plus tellement jouer au théâtre ni tellement peindre non plus… alors je me suis mis à écrire des… “poèmesˮ ! Avec un grand plaisir et un réengagement tout aussi grand [18], 2018.



Ou encore :


Je suis raide amoureux
De ce qui est à faire
De l’impossible apparent
Où je grimpe en Sisyphe
Et d’où je redescends, pensif
Heureux de mon incertitude,
Pressé de regrimper
Autrement autrement
Je suis grand amoureux
Du refaire retenter et rejouer
D’où me vient donc ainsi
Ce cadeau inouï ?
Que je crois
A la vie.




Cette reprise permanente, Bernard nous le dit bien, n’est pas le supplice interminable d’un Sisyphe, même si cela y ressemble (« impossible apparent »). Il s’agit bien, non de répéter stérilement l’effort à l’identique, mais bien de re-jouer « ce qui reste à faire », tant amoureusement au point d’en être « raide » ! Et cette reprise même, re-créative, se révèle être, soudain découvert ou redécouvert, le « cadeau inouï » de croire à la vie !

Ailleurs, à une échelle presque technique, Bernard témoigne de la même expérience d’une rencontre recherchée entre le « faire » de son acte artistique et des enjeux existentiels plus intimes (« être »). Dans l’expression en poèmes libres et le geste qu’elle nécessite aussi (tracer, écrire), c’est la recherche du mot juste, adéquat – ou plutôt : en adéquation avec la situation existentielle présente du poète et le projet sans cesse relancé de (re)naître à soi-même.


Tout geste veut aller
Au verbe de son terme
(…)
C’est que laisser un geste
Atteindre sur la feuille
La fleur de sa parole
Au bord des lèvres
Closes encore
Convoque l’art délicat
De l’authentique écoute
Confiante dans le cours
Confiante et sûre
Et accouchant le verbe
Les mots sont cherchés-trouvés grâce à l’écriture elle-même, qui inscrit l’être
et lui donne sens, dans le Monde et dans le temps.
D’où me viennent mes mots
Tous absents sans la plume
De mon stylo encre mémo
Qui tatoue toute mon âme ?
Ces lettres qui s’essaient à briser
Le silence du Monde
Affairées à cicatriser
La blessure du temps
Qui m’émonde ?



Dans sa recherche permanente d’un essentiel, rendue plus urgente par la maladie, Bernard Gapihan a expérimenté et exprimé avec toute sa sensibilité, que cet essentiel pour être est moins dans une « vérité » formulable en résultats et en principes, que dans le mouvement (à comprendre ici à la fois comme projet et geste, pro-jet et incarnation), la dynamique vivante et vitale, d’une ouverture de l’être toujours en devenir.


Je vais je suis allant
Je suis allant devenant
Allant devenant parlant
Allant jaillissant
Tendu joyeusement
Allègrement penchant
Vers l’espace au-devant
L’espace vide et libre
L’espace vacant
Appelant le mouvement
Alors je vais sans rien
Et rien n’est établi
Tout est mouvant
Je me lance sans cesse
Je vais je suis je suis allant
Je suis allant devenant
Allant devenant parlant
Je vis je suis vivant
Parlant écrivant
Vivant




Rennes, 25 septembre 2020


[1Psychologue, psychothérapeute, maître de conférences en psychologie (Université Rennes 2), vice-présidente de l’ARPEJ

[2Association pour la Recherche en Psychothérapie Existentielle par le Jeu, Rennes (France)

[3Anthropologie du geste, ouvrage posthume de Marcel Jousse (1886-1961), publié en 1969 – nouvelle éd. : coll. Tel, Gallimard, Paris, 2008

[4Cheminer, p. 90

[5Yvonne Denis. Le Village Itératif. Une méthode de psychothérapie, éd. Yellow Concept, Saint-Suliac (France), 2015 – par Internet : http://www.yellowconcept.fr/le-vill...

[6Dédicace personnelle de son livre Cheminer (2017)

[7Cheminer, p. 51

[8« Croiser », daté du 15 février 2017, in En cours… Février 2018…, recueil de textes inédits publié à titre posthume, en tirage limité et confidentiel, par la famille de Bernard Gapihan – p. 2-3.

[9Psychologue-psychothérapeute, membre de l’ARPEJ

[10CPEA : Centre psychothérapeutique pour enfants et adolescents (psychiatrie publique

[11Revue numérique, URL : https://villageimaginaire.wordpress.com

[12Les recueils de poèmes de Bernard Gapihan ont été édités et imprimés par L’Atelier de Canthomeuc, 56800 Loyat (France)

[13Bernard Gapihan, présentation de l’exposition de ses œuvres picturales, Espace culturel Le Pass’temps, Malestroit (56), mai 2012

[14En cours…, op. cit., p. 31

[15Y. Denis, op. cit., p. 141

[16La Daseinsanalyse, adaptation en psychothérapie de la pensée du philosophe Martin Heidegger, est l’une des références de la méthode du Village Itératif dans son essai de théorisation de la person-nalité conçue comme existence

[17François Jullien. Une seconde vie, éd. Grasset, Paris, 2017 – rééd. : Biblio Essais, Le Livre de poche, Paris, 2018

[18François Jullien. Une seconde vie, éd. Grasset, Paris, 2017 – rééd. : Biblio Essais, Le Livre de poche, Paris


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