Pour une analyse critique des méthodes de Génogramme

samedi 13 janvier 2018
par  Claude Bouchard

Pour une analyse critique des méthodes de Génogramme [1]

« Bref, la carte est le territoire, non parce qu’elle en serait devenue le reflet fidèle et exhaustif, mais parce qu’elle le produit, parce qu’elle le remplace à l’occasion, parce qu’elle interagit sans cesse avec lui. La célèbre phrase « la carte n’est pas le territoire » ne vient pas d’un géographe, mais du fondateur de la « sémantique générale », Alfred Korzybski, dans les années 1930. Elle signifie que la représentation ne peut pas être ce qu’elle représente, parce que sa fonction même est d’appliquer des filtres pour rendre cet objet intelligible. (…) Oui, l’expression sensible du monde livrera toujours autre chose que sa simulation ou sa représentation. Mais la nouveauté d’aujourd’hui tient peut-être à ce que désormais, l’inverse est aussi vrai. »
Daniel Kaplan, « La carte fait le territoire » (2006), site internet Internetactu.net  :
http://www.internetactu.net/2006/09...

Il existe un imaginaire du Génogramme

Lorsqu’on recherche des documents sur internet à partir du mot-clé Génogramme, il est surprenant de constater que l’on n’est pas seulement renvoyé à des références de psychologie, de psychiatrie ou de médecine, mais aussi à de nombreux sites de généalogie. On est amené ainsi à constater que ce terme, pourtant né dans le domaine de la psychothérapie (Bowen), a été adopté par certains généalogistes comme synonyme d’arbre généalogique, ce qui renforce la croyance déjà forte, y compris dans le monde « Psy », que le génogramme est un arbre généalogique.

Par ailleurs, on peut aussi relever que le mot-clé « génogramme » conduit souvent à des références de Psychogénéalogie, nom par lequel se désigne une spécialisation psychothérapeutique s’appuyant sur certaines thèses psychologiques sur le « générationnel » et la pathogénie familiale, sur plusieurs générations, de certains troubles psychiques ou problèmes psychologiques actuels. (En France, la principale représentante de la psychogénéalogie – ou au moins l’une de ses références les plus citées – est Anne Ancelin-Schützenberger, qui fut aussi dans les années 1950-60 l’une des premières psychologues à avoir introduit en France le psychodrame de Moreno). La psychogénéalogie emploie parfois, comme synonyme de « génogramme », le terme génosociogramme, qui combine le terme « génogramme » avec celui de sociogramme, inventé par Moreno pour désigner une technique de représentation graphique de la dynamique d’un groupe humain. Le plus étonnant est que cette combinaison terminologique désigne une pratique qui ressemble fort à celle du génogramme (diachronique) et qui ne reprend pratiquement pas les principes d’une analyse « sociographique » (synchronique).

Notons enfin que les généticiens, qui ont eux aussi une pratique d’écriture et
d’interprétation de la « transmission générationnelle » mais au sens génétique du terme (transmission = reproduction), n’emploie pas le terme de génogramme.

De ces premiers constats nous pouvons déjà dégager quelques remarques, qui tracent les contours de ce qu’on pourrait appeler une idéologie de la transmission générationnelle (comme on a pu parler ailleurs, par exemple, d’une « idéologie du lien ») :

  • Il existe un imaginaire du génogramme qui pose que comprendre une situation psychologique, c’est l’expliquer, et que cette explication ne peut se trouver que dans une origine, sous la forme d’un passé familial.
  • Cet imaginaire, de plus, confond événement familiaux et facteurs pathogènes, ou plutôt tend à faire des principaux évènements familiaux, notamment ceux que l’on peut repérer comme ruptures, des « traumatismes » qui traversent plusieurs générations, de façon plus ou moins amplifiés ou compliqués.
  • Ce même imaginaire véhicule l’idée ambiguë que toute « répétition » de comportements ou de situations entre générations est pathologique en soi ou au moins problématique, en oubliant de faire la part entre une nécessaire et inévitable dynamique d’héritage et une reproduction de comportements ou de situations pathologiques ou déviants. C’est ainsi que l’on entend parfois des intervenants sociaux ou psychologue parler de « casser » la répétition ou la transmission générationnelle (= le symptôme supposé transmis ou construit par transmission) sans s’interroger sur le mode de filiation de la famille en question, au risque de perturber violemment celui-ci au nom de l’éradication du symptôme. Sans compter qu’il est assez naïf et vain de penser que l’on peut « casser » en quelques mois ou même quelques années ce qui est en même temps interprété comme ayant nécessité plusieurs générations pour se (re)produire.
  • Notons, enfin, que l’imaginaire du Génogramme est souvent lié à une méconnaissance ou à une simplification des conceptions psychologiques ou psychothérapeutiques qui en sous-tendent l’usage. C’est en ce sens que Serge Tisseron, par exemple, a pu relever le malentendu que peut entraîner le terme de « transmission » lorsqu’il est transposé dans le champ psychologique, dans son acception socio-juridique (on ne transmet pas du psychique comme on transmet des biens, de façon linéaire et dans un sens unique d’ascendant à descendant, de donateur à donataire) (Tisseron, 1993).

Le Génogramme n’est pas un arbre généalogique

Même si elle adopte en grande partie les symboles et l’écriture inventés par les généalogistes et les généticiens pour représenter une ascendance familiale, la réalisation d’un génogramme n’est ni un arbre généalogique ni un schéma d’hérédité. La première preuve en est que les professionnels « psy » ayant inventé le génogramme ont créé des symboles nouveaux et spécifiques que n’utilisent ni les généalogistes ni les généticiens, par exemple pour représenter la qualité des liens affectifs entre deux ou plusieurs individus de la famille (emprunt au sociogramme) ou pour figurer les sous-groupes de co-habitation d’une même famille dans le cas des familles dites recomposées.

Autre témoin de cette spécificité : Les praticiens utilisant le génogramme combinent fréquemment la représentation généalogique de la famille et celle de l’histoire familiale. Soit, dans une même représentation graphique (par exemple en indiquant des dates dans l’arbre généalogique, autres que les dates de naissance et de décès des individus) ; soit, sous la forme de deux ou trois schémas distincts à lire de façon associée et complémentaire (par exemple « bande chrono » des évènements familiaux et/ou schéma généalogique et/ou carte [sociogramme] des relations familiales).

On peut constater dans le même sens, si l’on demande à plusieurs personnes de la même famille de tracer leur génogramme ou si l’on montre aux membres d’une famille le génogramme réalisé par le professionnel-intervenant, que chacun des membres de la famille ne concevra pas ou ne comprendra pas ce génogramme de la même manière ; alors que face à un arbre généalogique, le consensus familial et même extra-familial ne pose généralement aucun problème.

De la même façon, il y a fort à parier que deux intervenants ayant tracé le génogramme d’une même famille – et même si ces deux intervenants partagent la même pratique de génogramme – n’auront pas tout à fait représenté les mêmes choses, et peut-être même pas du tout les mêmes choses.
C’est bien dire que le génogramme n’est pas un arbre généalogique, qu’il n’est pas une simple mise en ordre graphique des alliances (mariages, concubinages, couples adultérins...) et ruptures d’alliances, des naissances et des décès, de génération en génération. Même en le considérant comme tel, l’arbre généalogique n’est déjà pas un simple enregistrement (c’est une représentation graphique d’une parenté d’état-civil).

Autrement dit :

  • 1) Pas plus que la moindre observation clinique, le génogramme ne peut être réduit à un simple recueil d’informations. (C’est là une autre croyance – positiviste et souvent défensive – de ce que nous avons appelé l’imaginaire du génogramme.)
  • 2) Comme toute observation, le génogramme est une lecture, c’est-à-dire une construction, une interprétation d’une configuration et d’une situation familiale.

Le Génogramme est toujours une co-construction de sens

Nous envisagerons plus loin les différentes méthodes de Génogramme – car il en existe plusieurs. Pour le moment, ajoutons à notre réflexion un troisième ensemble de constats généraux.

Quelle que soit la méthode employée, le Génogramme est toujours la résultante de données qui ont été à la fois demandées et offertes, par les deux interlocuteurs (au minimum) d’une construction que l’on peut ainsi considérer comme une co-construction. En ce sens, la pratique du Génogramme n’est pas très différente de celle d’un entretien d’investigation évaluative, que celui-ci soit structuré (l’anamnèse par exemple) ou semi-structuré (l’entretien diagnostique clinique).

En effet :

  • 1. Du côté de l’intervenant, des informations vont être recherchées, sollicitées (explicitement ou implicitement) et sélectionnées comme pouvant faire indices pour l’observation et l’analyse visées. Ces indices vont aussi être représentés graphiquement de manière à faire apparaître des relations signifiantes entre eux, par hypothèse. Et tout ce travail de sollicitation et de sélection sera évidemment sous-tendu par la façon dont l’intervenant conçoit l’ « objet » de son intervention (références théoriques, connaissance technique du génogramme, représentation du métier et de la mission, représentation de « la » famille en général et de la famille-cible en particulier, déontologie professionnelle, éthique personnelle, etc.).
  • 2. Du côté de la famille-cible, qu’elle soit sollicitée comme groupe ou au niveau d’une personne comme membre d’une famille, les informations livrées (explicitement ou implicitement) sont également construites et sélectionnées – comme dans tout récit de vie ou de situation vécue (les données exprimées lors de l’entretien d’investigation sont de l’ordre d’un « roman » familial, social, conjugal, parental, scolaire, professionnel, etc. du sujet) ; et ceci en fonction de ce que les personnes sollicitées « comprennent » du cadre de l’intervention (interprétation subjective de l’offre d’intervention par les personnes concernées + investissement-demande par rapport à cette offre telle qu’elle est interprétée par ces personnes).

De la même manière, lorsque deux intervenants confrontent les génogrammes par lesquels ils ont traduit leur analyse d’une « même » configuration ou situation familiale, les différences observables entre leurs graphes – si on admet qu’elles ne relèvent pas d’erreurs ou d’oublis à « corriger » mais bien d’interprétations différentes – peuvent contribuer à un débat clinique constructif, c’est-à-dire produire une co-construction de sens.

On aura compris que par « co-construction » ou « co-construction de sens » (expressions volontiers employées par les théoriciens et les praticiens des méthodes biographiques ou « histoires de vie »), nous n’entendons nullement un consensus ou la recherche d’un consensus – mais bien au contraire l’acceptation d’une complexité des situations étudiées et la mise en œuvre, en conséquence, d’une observation complexe, c’est-à-dire relative (contextualisée) et hypothétique (conflictualisable, discutable).

Il existe plusieurs méthodes et plusieurs pratiques de Génogramme

Fait aussi partie de l’imaginaire du Génogramme l’idée qu’il s’agirait d’une méthode unique et homogène. Cette illusion est notamment entretenue par le fait que les conventions d’écriture basique des génogrammes sont relativement simples et communes. Or, il faut constater et admettre qu’il y autant de méthodes de Génogramme que de types de données recherchées par ceux qui emploient cette écriture et qu’il existe, de même, des usages variés de cette écriture selon le cadre d’action que l’on se propose de mettre en œuvre.

Certaines méthodes ou certaines pratiques sont clairement identifiées et dénommées. Par exemple : le génogramme imaginaire de Judith Ollié-Dressayre et Dominique Mérigot (2001) ou le génogramme psychogénéalogique ; ou d’un point de vue pratique, l’usage psychothérapeutique proposé par Murray Bowen (1978) et l’usage psychodiagnostique rattaché aux théories de la transmission trans- ou inter-générationnelle, qui sont les plus connus mais pas les seuls existants. Mais il faut supposer qu’il existe bien plus de variantes encore, actuelles ou potentielles, qui restent non explicitées et non analysées.

On pourrait énumérer ces différentes méthodes et pratiques, soit de façon simplement inventorielle, soit de façon plus organisée (par exemple en fonction des variables mises en jeu dans chacune de ces méthodes ou pratiques). Cela n’aurait qu’un intérêt descriptif et fort peu heuristique. Il serait plus épistémologique de s’interroger sur les tenants théoriques, plus ou moins explicites, qui sous-tendent les effets escomptés ; c’est-à-dire d’interroger les dispositifs cliniques dont la génographie et/ou le génographisme [2] sont les moyens posés comme nécessaires et obligés, et les processus psychologiques qu’ils sont censés favoriser ou produire, tant chez le (ou les) « sujet(s) » que chez le (ou les) intervenant(s).

Autrement dit encore : la pratique du Génogramme dépend des hypothèses et des objectifs par lesquels le clinicien (travailleur social ou « psy ») problématise la situation psychologique à clarifier ou à modifier.

Exemples :
1. Dans une perspective diagnostique, on peut faire l’hypothèse que les événements de vie d’une famille sur plusieurs générations et/ou au niveau d’une même génération ont plus ou moins déterminé des expériences d’épreuve ou de choc, dont le problème étudié serait l’effet traumatique (effraction psychique et/ou « rappel » décompensatoire), mimétique (« répétitif » par analogie identificatoire), cathartique (essai d’ « évacuer » l’effet de l’épreuve vécue par un symptôme à fonction exorcistique) ou expressif (interprétatif et révélateur de l’épreuve restée non événementialisée [non-dits, secrets]). En fonction de ces hypothèses, on attachera une importance déterminante aux faits familiaux qui pourrait avoir produit un tel effet d’épreuve ou de choc, et l’on notera, outre l’organigramme généalogique (l’arbre généalogique), ce qui pourrait avoir fait rupture dans le cours de vie ou dans l’organisation familiale. On notera par exemple :

  • les décès et les modes de décès (mort naturelle, accidentelle, précoce voire anténatale, pathologique, suicide, homicide) ;
  • les séparations et les nouvelles alliances ;
  • les disparitions (membres de la famille dont on ne connaît plus rien) ;
  • les placements (sociaux ou thérapeutiques) et les mises en garde d’enfants chez d’autres personnes de la famille que les parents, et les placements des parents (hospitalisations, incarcérations, accueils en foyer spécialisé) ;
  • les conduites ou situations « anormales » : épisodes de maladie, actes de délinquance, accidents, pertes d’emploi ;
  • les décisions (début et fin) de prises en charge médicale, sociale, judiciaire, pénale ;
  • les déménagements familiaux et leurs raisons.

On pourrait sans doute allonger encore la liste. Dans cette première forme d’hypothèse (l’épreuve-rupture), on tendra à retenir et à figurer dans le génogramme ou par une bande-chronographique (« bande-chrono ») complémentaire des dates et des faits. [3] C’est l’histoire familiale qui sera supposée pathogène, soit par elle-même si l’on confond de façon positiviste fait et événement, événement et traumatisme, comme nous l’avons précédemment dénoncé [4] ; soit par sa succession de faits et d’effets supposés, par une confusion entre antécédence et causalité ; soit en fonction de la façon dont cette histoire a été vécue si l’on suppose, de façon plus clinique et plus phénoménologique, que ce n’est pas le fait qui compte mais son sens d’événement pour le (ou les) sujet(s) concerné(s).

2. Mais on peut aussi partir de l’hypothèse que ce sont les relations (leurs types et leurs qualités) qui sont pathogènes dans la famille, dans la mesure où elles créent des alliances plus ou moins complexes, des obligations plus ou moins aliénantes, des communications plus ou moins confuses – et éventuellement des ruptures qui nous ramènent à la première hypothèse. Mais dans cette seconde hypothèse, c’est bien une conception de la famille comme réseau relationnel qui est mise en avant plus que l’histoire familiale comme dans l’hypothèse de l’événement-rupture. Le symptôme ou le problème sera compris comme résultant d’une difficulté de proximité-distance et/ou de qualité négative des relations, au risque de confondre relations et liens comme l’a fait souligné il y a une vingtaine d’années Maurice Berger en analysant « l’idéologie du lien » à partir d’une clinique socio-éducative du placement familial.

Si l’on admet que le lien en cause est avant tout affaire de filiation et de parenté, il n’est pas assimilable, en effet, avec les rapports relationnels et communicationnels par lesquels se construit de l’affiliation. Le lien produit de l’appartenance et de l’obligation [5] , alors que la relation produit de l’échange, et si la qualité de l’un peut influer sur la qualité de l’autre et vice versa, il n’empêche qu’ils ne sont pas psychologiquement du même ordre et qu’ils n’engagent pas les mêmes enjeux en termes de construction identitaire, individuelle ou collective. Le lien produit de la génération, de l’entre-génération et plus largement du social ; la relation ne dit que la façon dont les acteurs de cette dimension générationnelle (inter- et intra-), vivent la proximité-distance par laquelle se joue le lien. On peut très bien par exemple avoir des relations difficiles ou rares avec ses parents et pourtant s’inscrire clairement et fortement dans un lien d’appartenance et de reconnaissance filiale ; ou au contraire entretenir des relations a-conflictuelles avec ses parents ou ses frères et sœurs et ne pas se vivre comme fils ou fille, frère ou sœur de ces personnes pourtant de la même famille au sens de l’état-civil. Si l’on considère la parentalité selon Didier Houzel (1999), on pourrait dire qu’elle relève du lien essentiellement en tant qu’« exercice parental » (fonction instituante et responsabilisante) et de « l’expérience parentale » (entendue comme investissement psychique de la fonction parentale), mais qu’elle ne dépend que très peu du « rôle parental » (les tâches attendues du parent comme puériculteur et soutien affectif, et l’attachement que produit la qualité de ce soin et sa force d’habitude – pour preuve : la fonction parentale et l’expérience parentale peuvent exister et se développer même lorsque les dits parents ne soignent pas eux-mêmes leurs enfants ou en confient l’éducation à d’autres).

Du point de vue du diagnostic génographique, on mettra en valeur dans la mise en forme du génogramme non pas tant les évènements-clés de l’histoire familiale que les relations entre les membres de la famille, et le génogramme tendra à emprunter aux méthodes de sociogramme, largement reprises d’ailleurs par les premiers systémiciens. On indiquera par exemple dans le schéma généalogique, au moyen de symboles spécifiques, les relations conflictuelles, les relations de collusion ou la distribution des membres de la famille en espaces différents d’habitat (qui vit avec qui ?). On pourra aussi, conformément aux apports de la systémique, marquer les frontières définissant des sous-ensembles internes (sous-systèmes) ou les relations du « système » avec son environnement (sur-systèmes) ; éventuellement mais pas toujours les sous-ensembles pourront correspondre à des différences générationnelles (ex. : sous-système parental / sous-système des enfants, ou sous-système des enfants aînés / sous-systèmes des plus jeunes). Mais projeté dans une perspective généalogique, l’interrogation des frontières et de la qualité de ces frontières ne se fait plus dans l’actuel du groupe familial défini, mais dans la double dimension synchronique d’une même génération et diachronique des rapports entre générations. La notion de frontière, autrement dit, n’a pas le même sens dans la perspective systémique et dans la perspective généalogique : dans la première, elle est enveloppe structurale et contextuelle ; dans la seconde, elle est différenciation subjective et symbolique.

La systémique propose une vue topique et dynamique qui peut aisément se combiner avec une vue économique de la famille – par exemple en parlant d’homéostasie ou en repérant la circulation des « dettes symboliques » dans une famille – parce qu’elle s’intéresse à la structure de la famille et aux échanges qu’entretient cette structure en son sein et avec son extérieur pour maintenir sa cohésion et sa cohérence. La systémique n’intègre la dimension historique ou généalogique que pour justifier la cohésion du groupe et non comme un facteur déterminant du problème ou du symptôme actuel. On comprend ainsi que la perspective systémique ait trouvé plus d’affinités avec les théories de la communication qu’avec les théories de la psychogenèse générationnelle. Ce n’est d’ailleurs pas de la systémique que sont nées les pratiques de génogramme, et stricto sensu il est aberrant de parler d’approche systémique lorsqu’on s’appuie sur une analyse généalogique de la famille.

3. Le Génogramme peut être considéré encore comme une mise en graphe d’une
arborescence familiale qui distribue spatialement des places et temporellement des rangs. D’un point de vue fonctionnel, le Génogramme peut ainsi faire apparaître ou traduire ce que l’on peut interpréter comme une distribution, c’est-à-dire au sens propre comme une répartition d’un « lot » commun ; et si l’on prend la famille comme un groupe social et historique, cette répartition peut se comprendre comme un ensemble de rôles et de fonctions. À l’instar d’une distribution dans un jeu dramatique (une pièce de théâtre, un film), la vie familiale et son histoire supposent et imposent des personnages, mais aussi un auteur, un metteur en scène, un régisseur – étant entendu que plusieurs de ces fonctions peuvent plus ou moins se combiner ou changer entre les différents membres de la famille.

C’est cette métaphore dramatique qui sous-tend par exemple l’attention parfois portée au « mythe familial » (Ferreira, 1963), façon de parler à la fois des valeurs (en grande partie implicites) partagées par la famille et des valences qu’elles impriment au « drame » familial ; ou encore à la « position dynastique » de chacun dans la famille (par exemple selon le rang dans une fratrie ou selon le genre) et au statut qu’implique cette position selon chaque famille (Lacan, 1938). D’autres auteurs parleront même de « missions » pour souligner les injonctions implicites qui peuvent déterminer le (ou les) rôle(s) lié(s) à tel ou tel statut familial ; ou de status pour désigner le rôle effectif d’un membre de la famille par rapport à son statut légitimement attribué et aux rôles que celui-ci implique (Ackerman, 1966), avec parfois des contradictions ou des conflits possibles entre status et statut comme dans le cas de l’enfant parentifié ou dans les configurations relationnelles de type « triangle pervers » (Haley, 1967).

Du point de vue du génogramme diagnostique, cette conception que nous qualifions globalement comme dramatique (ou dramaturgique) de la famille suppose, comme pour les deux modèles précédents, d’encoder des informations spécifiques et/ou d’en orienter l’interprétation afin de faire apparaître la trame du drame, si l’on peut dire, c’est-à-dire son organisation d’intrigue. En effet, ce qui importe cette fois n’est plus ce qui a pu infléchir ou bloquer l’intrigue (comme dans le modèle traumatique), ni ce qui en définit l’espace relationnel et communicationnel propre (comme dans le modèle relationnel), mais ce qui en détermine la scène ou plutôt la mise en scène typique. En conséquence, au niveau du génogramme on notera ou on analysera la place de chacun, non plus dans le groupe familial comme dans l’analyse systémique, mais dans l’ordre des générations (intra- et inter-génération) entendu comme ensemble plus ou moins varié et cohérent de rôles, eux-mêmes étant plus ou moins définis, imposés, maintenus, relayés. La mise en forme génographique ou sa lecture cherchera à mettre en évidence en quoi le problème ou le symptôme étudié peut relever d’un conflit entre une scène familiale donnée et la ou les autres scènes sociales auxquelles participent les membres de la famille (école, travail, relations avec l’environnement, composition nouvelle de la famille) ; ou d’une situation révélant cette scène comme usée, obsolète ou insupportable, et donc critique.

4. En résumé : On trouvera ci-après un tableau résumant les trois grands modèles d’analyse génographique que nous venons de dégager au titre d’un usage diagnostique. Il nous faut à présent compléter ces remarques par quelques considérations sur son usage thérapeutique.

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Le Génogramme est toujours une pratique clinique

Et d’abord, dans quelle mesure est-il pertinent de distinguer usage diagnostique et usage psychothérapeutique du Génogramme ? Ne serait-il pas plus pertinent de considérer, d’une part le génogramme réalisé par l’intervenant et pour lui-même comme toute autre prise de notes et schématisations possibles pour construire son analyse socio-éducative ou psychologique ; et d’autre part, le génogramme réalisé avec un ou plusieurs membres d’une famille, que ce soit en situation d’évaluation sociale ou psychologique ou en situation d’accompagnement social ou psychothérapeutique ?

Autrement dit, ce qui nous paraît plus différentiel dans la pratique du Génogramme, sans pour autant nier et négliger la différence d’objectif et de cadre à laquelle renvoient les termes de diagnostic et de thérapie (ou d’évaluation et d’intervention), est bien l’effet interprétatif que permet ce type de méthode, si l’on entend par « interprétation » non la révélation d’une quelconque vérité ou réalité déjà-là, mais bien, pour la personne interpellée un travail d’appropriation subjective et (dans le cas du génogramme) de signification historique de « sa » famille et de sa position au sein de celle-ci. Même lorsque la pratique du génogramme se limite à une écriture de l’intervenant pour lui-même, pour son travail d’élaboration évaluative ou d’hypothèse de recherche, c’est déjà un travail interprétatif qui est à l’œuvre ; a fortiori lorsqu’on se proposera de tracer le génogramme en présence du sujet ou des sujets impliqué(s) par l’intervention en les invitant à y participer, voire lorsqu’on demandera à la personne de tracer elle-même « son » génogramme.

Dès lors, on peut assimiler le Génogramme à une situation projective, comme le suggèrent par exemple le double usage du génogramme et du dessin de la famille par Dominique Guichard [6] ou les réflexions de Loïck Villerbu (2006) [7] défendant un usage clinique du génogramme et suggérant une possible guidance projective [8] à partir de cette pratique graphique faussement « objective » :

« ... il paraît judicieux de replacer l’usage du génogramme-génographe dans une clinique sous transfert a priori. Pour celle-ci, il s’agit moins d’obtenir des informations (remplir un questionnaire informatif sur telle ou telle pathologie, désordre subjectif ou événement de vie en soi), mais pour ce qu’elles offrent à faire parler les axiomes existentiaux auxquels recourt toute personne singulière dès lors qu’elle se trouve aux prises avec une question de l’autre à son endroit, en ce que c’est le problème de cet autre qui lui est offert à discussion ; ce dont elle se saisit ou non, et sur quelles limites. »
(Génogramme et généalogie, p. 1)

Soulignons, dans la ligne de ce texte, que le Génogramme n’est pas projectif par le seul fait qu’on laisse plus ou moins de « liberté » au sujet pour trier les informations à encoder dans un graphique à partir d’un ensemble minimal de symboles convenus et pour commenter ces informations, ni même parce qu’on le laisserait lui-même confectionner ce graphe, plus ou moins avec ses propres symboles. « Projectif » signifie surtout que le sujet aura à interpréter graphiquement et verbalement un problème qui lui est soumis par l’intervenant et dans une relation avec celui-ci. En l’occurrence, dans la consigne génographique, il s’agira d’un problème que l’intervenant aura choisi de formuler dans l’espace psycho-social de ce qu’il est convenu d’appeler la famille, et en un temps et un lieu de rencontre qui lui paraîtront propices à cette expérimentation clinique. Il va de soi que le problème ainsi mis en expérience dépendra des hypothèses compréhensives élaborées par l’intervenant à l’endroit de la situation étudiée et que ces hypothèses elles-mêmes dépendront des modèles d’analyse qui sous-tendront sa conception de la consigne génographique (ce que nous appelons les « modèles du Génogramme » dans le tableau proposé en Annexe).

Tout ceci revient à dire (et à répéter) que le Génogramme n’est jamais un « arbre généalogique » (si tant est que la généalogie ne soit pas elle-même une construction interprétative !) mais qu’il ne peut prendre sens qu’à être compris et travaillé comme une situation clinique et une élaboration projective, c’est-à-dire comme une offre d’interprétation relative à un contexte relationnel-institutionnel et à une exigence systématisée d’efficience compréhensive, à la fois pour l’intervenant et pour les acteurs de la situation en cause, selon les divers degrés de directivité possibles et nécessaires.

Dans l’étude biologique des espèces animales et humaines, on parle d’hétérochronie pour désigner le fait que leur évolution n’est pas continue et homogène comme le supposaient les premières théories évolutionnistes, notamment avec la loi de sélection naturelle et celle de la récapitulation phylogénétique. [9] Michel Foucault, quant à lui, invente en 1967 la notion d’hétérotopie, pour cerner des espaces sociaux surdéterminés, qui ont « le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles » – et de citer comme exemples illustratifs : le théâtre et le cimetière (Foucault, 1984). Foucault en vient ainsi à parler d’hétérochronie, dans un sens sociologique distinct de celui de l’embryologie (qu’il ne mentionne d’ailleurs aucunement) : « Les hétérotopies sont liées, le plus souvent, à des découpages du temps, c’est-à-dire qu’elles ouvrent sur ce qu’on pourrait appeler, par pure symétrie, des hétérochronies ; l’hétérotopie se met à fonctionner à plein lorsque les hommes se trouvent dans une sorte de rupture absolue avec leur temps traditionnel [= habituel]. »

Un génogramme est une représentation graphique comparable à une carte. Comme toute interprétation graphique, a fortiori toute carte, un génogramme spatialise, met en espace – en l’occurrence, et paradoxalement, du temps, ou plutôt (dans le contexte d’un acte psychologique) : du temps à historiciser. Mais il peut aussi montrer de l’espace, par exemple de co-habitation ou de relation de distance, c’est-à-dire de l’espace à territorialiser. Un génogramme, autrement dit, est une tentative cartographique de produire et d’analyser du temps et de l’espace d’héritage (romanesque ou mythologique), dans des proportions et des combinaisons variables, à des fins psychodiagnostiques ou psychothérapeutiques.

Dès lors, du point de vue de son cadre clinique d’émergence et de construction, il s’impose d’envisager toute méthode de génogramme en fonction de la question suivante : de quels contes, autant du côté du sujet que du clinicien, sont-ils la « mise en carte » pertinente et nécessaire ?

Bibliographie

  • Ackerman N.W. (1966). Treating the Troubled Family, New York, Basic Books.
  • Benoit J.C., Malarewicz J.A. et coll. (1988). Dictionnaire clinique des thérapies familiales systémiques, Paris, ESF.
  • Bowen M. (1978). Family Therapy and Clinical Practice, New York : Jason Aronson – trad. fr. : La Différenciation du soi, trad.fr., Paris, E.S.F., 1984.
  • Elkaïm M. (dir.) (1995). Panorama des thérapies familiales, Paris, Seuil – rééd. : Seuil, 2000.
  • Ferreira A. (1963). Family Myths and Homeostasis, Arch. Gen. Psychiatry, 9, 457-463.
  • Foucault M. (1984). Des espaces autres. (Conférence au Cercle d’Etudes architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, n° 5, octobre 1984, p. 46-49 – rééd. : Dits et écrits 1954-1988 – IV : 1980-1988, Paris, N.R.F.-Gallimard, 1994, p. 752-762.
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  • Houzel D. (dir.) (1999). Les enjeux de la parentalité, Toulouse, Erès.
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[1Ce texte fait écho à un article publié par Loïck M. Villerbu : « Génogramme et généalogie » (2006), site internet de l’ICHS (Institut de Criminologie et Sciences Humaines, Université Rennes 2), URL : http://www.sites.univ-rennes2.fr/ic...

[2On conviendra d’appeler génographie le résultat du génographisme, le premier terme désignant ainsi un génogramme déjà tracé et son utilisation comme tel, le second désignant le fait de construire et tracer un génogramme, le « génographiste » pouvant être l’intervenant lui-même ou un ou plusieurs « sujets » concernés par la situation travaillée, traçant seul le génogramme ou en groupe s’il y a histoire commune de groupe (familial ou institutionnel). Par comparaison et en retenant seulement l’aspect mise en graphe du génogramme, on pourrait dire que le génographe est au dessin terminé (avec ses caractéristiques formelles analysables) ce que le génographisme est au fait de dessiner ou au dessin en train de se faire (avec ses caractéristiques temporelles de succession et de dynamique des formes et d’une composition en action).

[3Citons, à titre d’exemple, la méthode du Double Cursus Commenté (DCC) de Dominique Guichard (1997) qui propose, dans le cadre d’une pratique de psychologue scolaire, de réaliser à partir d’un entretien familial un génogramme « classique » et un graphique mettant en parallèle la chronologie familiale et la chronologie scolaire des enfants de la famille. Voir : « Méthodologie spécifique de l’entretien familial dans le cadre scolaire », Psychologie & Education, n° 321, 1997, 91-104.

[4Cette conception, de plus, confond souvent antécédence (ou coïncidence) et causalité dans une vue linéaire et quasiment épidémique de la « transmission », comme nous l’avons également noté.

[5Dans son acception contemporaine, le mot obligation est surtout connoté de l’idée négative de contrainte imposée plus ou moins arbitrairement. Il est donc nécessaire de rappeler qu’une obligation (dont le sens premier est d’ordre juridique) ne doit son caractère contraignant que dans le cadre d’un lien de droit ou d’un lien moral ; et que cette obligation peut être univoque (d’autorité) ou réciproque, entre les deux pôles de ce lien. En ce dernier cas, l’obligation relève d’un contrat.

[6Document internet : http://perso.orange.fr/dominique.gu...

[7Voir supra, note 1. Voir aussi, sur le site Villerbu-Crimino, l’article « Bioscopie » (2016), URL : https://villerbu-crimino.fr/2016/11...

[8Loïck M. Villerbu, Pascal Pignol (2006). La Médiation projective : des méthodes projectives à la guidance projective, in : O. Douville (dir.). Les Méthodes cliniques en psychologie, Paris, Dunod, p. 147-167.

[9En psychologie du développement il existe un concept assez proche de celui d’hétérochronie, avec les notions de dysharmonie d’évolution et de dysharmonie évolutive (Roger Misès).


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