Historique du Village Imaginaire à Rennes

jeudi 30 novembre 2017
par  Claude Bouchard

LE TEST DU VILLAGE IMAGINAIRE
ET LES TRAVAUX DE « L’ÉCOLE DE RENNES »

Contribution à l’histoire du test du Village

De la Cité idéale au Village Imaginaire

Dans l’introduction de son premier ouvrage sur le test du Village Imaginaire (1960), Roger Mucchielli raconte comment il eut connaissance de cette méthode psychologique et en pressentit tout l’intérêt pour l’observation clinique :

« Lorsque j’entendis parler pour la première fois, voici déjà dix ans [vers 1949] du “Test du Village”, c’était à l’examen psychologique des officiers d’une Ecole Militaire de Paris, examen auquel j’assistai en tant qu’observateur, invité par un de mes anciens chefs de la 2e D.B. Là, le médecin-colonel Péchoux, analysant rapidement pour ses auditeurs les moyens utilisés, parla du Test du Village comme d’une technique qui n’était pas encore employée systématiquement mais qui pouvait montrer “l’harmonie du psychisme” ou au contraire la présence de perturbations mentales. J’admirai les photographies de “Villages” présentées à titre d’information sans m’attarder davantage à ce procédé dont la valeur diagnostique me parut d’abord trop relative au jugement du psychologue et à sa conception personnelle de “l’harmonie”. Deux ans plus tard, je vis un sujet construire “son Village”. C’était dans la vaste salle de consultation du Service de Psychiatrie d’un hôpital de province. Le sujet utilisait un matériel de fortune, composé par le médecin-chef, et comprenant un château, des maisons, des arbres, des barrières, des animaux et des personnages. L’idée du test était due, me dit le chef du service, au Dr Henri Arthus dont un ouvrage et un article venaient de paraître. Le souvenir des photographies admirées deux ans auparavant me revint en mémoire. »
(Mucchielli, 1960, p. 7)

Roger Mucchielli [1] est alors professeur de philosophie à Montluçon (1949), puis à Nantes (de 1950 à 1953). Parallèlement, il suit des études de médecine commencées à Clermont-Ferrand et poursuivies à Nantes, et prépare le doctorat ès Lettres. Lorsqu’il obtient son doctorat ès Lettres et Sciences humaines (Paris-Sorbonne) en avril 1959, puis son doctorat de Médecine [2] (Faculté de Nantes) en novembre de la même année, il enseigne déjà la psychologie (comme chargé d’enseignement) à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Rennes depuis 1958 ; il y restera jusqu’en 1966, d’abord comme maître de conférences, puis comme professeur à partir de 1962.

Durant toutes ces années, l’intérêt de Mucchielli pour le test du Village ne fléchit pas. Bien au contraire, il y consacre une partie de son travail de thèse de doctorat ès Lettres, et en fait le sujet de sa thèse complémentaire. Le test du Village lui apparaît, en effet, comme un instrument tout trouvé pour l’étude psychologique du « mythe de la Cité idéale » auquel est consacrée sa thèse principale. En relisant aujourd’hui Le mythe de la Cité idéale (publié en 1960), on découvre que l’intérêt clinique de Mucchielli pour le test du Village trouve ses fondements dans une réflexion très élaborée sur les sources anthropologiques du politique (au sens grec du terme : « ce qui concerne la cité »).

Plus précisément, Mucchielli situe le « village imaginaire » comme une opportunité clinique de saisir la face psychologique du mythe de la Cité idéale, mais sans pour autant réduire celui-ci aux images qu’il sous-tend. La « Cité idéale » n’est qu’une représentation personnelle, dont la variété n’épuise pas l’essentiel du mythe, c’est-à-dire, en dernière limite, l’être-en-relation et sa tendance vers un monde humain achevé (« un autre-ordre social »). C’est donc seulement au titre de la possible compréhension d’un « monde intérieur individuel », d’un « univers privé », que l’image de la Cité idéale ou celle du « village imaginaire » peut intéresser le psychologue.

On pourrait croire, à ces mots, que Mucchielli reprend l’hypothèse fondatrice des « méthodes projectives » selon Lawrence K. Frank (le « monde privé »), s’il n’en donnait une définition sensiblement différente, manifestement influencée par la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty et d’Angelo Hesnard (Psychanalyse du lien interhumain, 1957).

« Tout se passe comme si les situations successives de notre existence telles qu’elles ont été vécues par un “moi” doué de ses modalités propres de percevoir, d’évaluer et de réagir..., avaient constitué petit à petit une image fantasmique du monde-pour-nous qui intervient à sa manière subconsciemment dans notre représentation de l’environnement naturel et social, et qui apporte à notre relation avec les êtres et les choses de notre petit monde, des tonalités, des qualités particulières, voire des perturbations plus ou moins importantes et plus ou moins catastrophiques. Or, l’image de la Cité mettant en jeu d’une manière brutale les modalités de nos relations personnelles à autrui, il semble a priori possible de penser que, dans la représentation de la Cité idéale, chaque sujet traduit, selon certains mécanismes, son “monde intérieur individuel”, son “univers privé”, marqué par ses conflits, ses soucis, ses rêves, ses projets, ses besoins, sa manière d’éprouver actuellement l’existence. »
(Mucchielli, 1960-a, p. 279, c’est l’auteur qui souligne)

La voie est ainsi ouverte pour une exploration psychologique qui va finalement préférer le thème du « village imaginaire » à celui de la « Cité idéale » :

« Le “village” suscite l’image d’un petit monde plus intime et plus personnel que la Cité. Celle-ci, par sa taille, évoque, comme la Ville, la relation interhumaine en général et déjà une organisation administrative complexe, voire une vie politique autonome. D’autre part, “imaginaire” imposé par la consigne détourne le sujet du réel et de la réalisation, facilite, grâce à cette neutralisation des intérêts politiques ou des soucis réalistes, la libre expression des fantasmes ; “idéal” au contraire met en jeu les sentiments et ressentiments du sujet à l’égard de son environnement historique réel et le placerait dans l’attitude du réformateur ou du reconstructeur. »
(ibid., p. 280).

A la limite, suggère Mucchielli, il serait possible d’interpréter psychologiquement « Cité idéale » et « village imaginaire » de la même façon, voire même d’interpréter l’une par l’autre :

« ... nous devons reconnaître que l’image fantasmique du monde privé, c’est-à-dire la tonalité et la qualité de ses relations vécues avec autrui, intervient sans aucun doute dans la représentation sensible qu’un auteur donne de sa Cité idéale, et ceci est fatal du fait même qu’il est forcé de l’imaginer. Toute description de la Cité idéale tombe ainsi sous l’influence du monde privé, et l’on peut sans aucun doute interpréter à l’aide des normes du “test du village imaginaire” les images de la Ville-modèle que proposent les théoriciens politiques et les utopistes. »
(ibid., p. 280).

Et l’auteur d’illustrer cette proposition par quelques exemples d’interprétation psychologique hardie et brillante de la cité aristotélicienne, de la cité d’Amaurote (capitale de l’Utopie de Thomas More), et de la Cité du Soleil de Campanella.

En relisant ces pages aujourd’hui, on comprend mieux pourquoi Mucchielli, pour parler des méthodes dites projectives, a préféré, à la notion de projection, celle d’expression, qui traduit plus justement ses options phénoménologiques et la conception de l’imaginaire qui sous-tend sa réflexion. On comprend aussi son souci de retrouver les sources théoriques et cliniques du test du Village, d’en établir pour ainsi dire « l’archéologie », par-delà l’usage psychotechnique par lequel il s’était d’abord présenté à lui et qui l’avait laissé d’autant plus insatisfait et déçu que ses premières impressions cliniques en avaient été particulièrement fortes.

Roger Mucchielli et le test du Village Imaginaire

Entre 1953 et 1959, période de sa recherche sur la Cité idéale, Mucchielli mène une véritable enquête sur les origines du test du Village. Il retrouve la filiation du test du Village d’Arthus avec le « World Test » de Karlotta Bühler, via celui de Hedda Bolgar et Liselotte Fischer (1940). Il rencontre Bühler à Los Angeles lors d’une mission aux Etats-Unis en 1954, et découvre que le « test du Monde » est lui-même issu du « World Apparatus » inventé et utilisé par Margaret Lowenfeld à Londres depuis le début des années 30 comme instrument diagnostique et support d’une méthode de psychothérapie. Une visite à l’Institute of Child Psychology permet à Mucchielli de rencontrer Lowenfeld à Londres et d’apprécier l’originalité de son travail, en marge du courant psychanalytique britannique alors dominé par les travaux de Melanie Klein. Plus tard, Mucchielli s’intéressera aussi au travail de la psychanalyste jungienne Dora Kalff, auteur du « Jeu de sable » (1966) à Zürich.

Dans le même temps, Mucchielli découvre en France l’œuvre de Pierre Mabille, dont le « test du Village » a été édité en 1951. Il adhère au Groupement d’Etude du Test du Village, fondé en 1953 par l’épouse de Mabille après la disparition de celui-ci en 1952, et sera même le secrétaire général du Groupement entre 1955 et 1957 [3]. Mais assez vite, les recherches de Roger Mucchielli et ses propres conceptions du test du Village en particulier et des méthodes projectives en général, vont l’amener à rompre avec le Groupement d’Etude du Test du Village, et le confirmer dans l’idée de créer un nouveau test.

Dans son manuel sur le Village Imaginaire, Mucchielli exprimera, d’une formule brève mais définitive, son insatisfaction : « Le Groupement d’Etude du Test du Village... exploitait les résultats atteints [par Mabille] sans progresser davantage » (1960-b, p. 9). Il dira aussi son désaccord sur la « méthode des tampons », technique de relevé des « villages » proposée par le Docteur Henri Faure en 1955 et réalisée par deux étudiantes en psychologie, M. Martinez-Vargas et A. Le Doré. Mais on peut supposer qu’en fait les divergences en cause entre Mucchielli et ses collègues du Groupement étaient plus profondes, comme en témoigne notamment le préambule à son chapitre sur la théorie du test dans son ouvrage de 1960 :

« Il y a plusieurs manières de faire la théorie d’un test : on peut montrer qu’il est l’application d’une conception psychologique générale déjà connue, dont il devient alors une preuve nouvelle autant qu’une illustration. On peut aussi rattacher le test à un “genre” et lui appliquer, lui ajuster, une théorie faite à propos d’un tel genre de tests, par exemple les techniques projectives... On peut enfin, en se limitant obstinément à l’expérience de ce test, en exprimer les résultats et les possibilités dans un langage et dans un cadre conceptuel spécialement forgé pour lui, quitte à comparer ensuite ce cadre théorique avec celui qui est proposé pour les autres tests, ou avec les principaux monuments du champ actuel de la Psychologie. C’est ce dernier point de vue que nous avons voulu adopter, d’une part, parce que les deux autres méthodes ont été largement employées, on l’a vu, à propos du “village”, d’autre part parce que ce travail risquait de devenir une anthologie des théories émises [...], et enfin parce que tout travail scientifique nous semble impliquer au premier chef une mise entre parenthèses des théories admises (non pas comme savoir, mais comme instruments d’explication) pour laisser paraître dans sa fraîcheur complexe une série d’expériences fécondes, pour décrire ces expériences le plus objectivement possible, et pour nous laisser porter par elles vers des remarques générales, vers des hypothèses théorétiques capables de n’en laisser échapper aucun aspect particulier. »
(1960-b, p. 85)

Le message est clair : il n’est pas de grande utilité de « plaquer » sur un test une théorie déjà toute faite et dont celui-ci ne serait que l’auxiliaire illustratif, car cela ne nous apprendrait rien de nouveau ni sur cette théorie ni sur le test lui-même ; il apparaît scientifiquement plus pertinent d’explorer systématiquement les caractéristiques de la méthode elle-même et de chercher ensuite à les fonder dans un ensemble théorique adéquat, qui puisse rendre compte de leur spécificité.

C’est dans cet esprit de retour à une clinique empirique que Roger Mucchielli a tenté de mener sa recherche sur le test du Village, et c’est aussi dans cet esprit qu’il initiera les premiers essais de psychothérapie « par » le Village Imaginaire dans les années 60.

Vers le « Village Imaginaire » thérapeutique

Durant la période où il fut professeur de Psychologie à la Faculté de Rennes, Roger Mucchielli élargit sa réflexion sur « les mécanismes de l’expression dans les techniques dites projectives » [4] à d’autres méthodes : le test de Rorschach, le T.A.T. de Murray, le Test de Frustration de Rosenzweig... Toutes ces méthodes sont enseignées (par lui-même ou par ses collaborateurs) dans le cursus de formation en psychologie, en même temps qu’elles font l’objet de travaux de recherche [5]. Mucchielli impulse ainsi une approche très complète des méthodes projectives, dans une orientation essentiellement structuraliste et phénoménologique, qui restera l’une des principales caractéristiques de l’enseignement et de la recherche en psychologie et psychopathologie projectives à l’Université de Rennes.

Le test du Village Imaginaire, bien entendu, est enseigné aux étudiants rennais, formés à la méthode de Mucchielli. Mais il est également employé en examen psychologique et en psychothérapie, par Mucchielli lui-même et par ses collaborateurs, au Centre Psychothérapique de l’Ouest (C.P.O.) que Mucchielli fonde à Nantes dès 1959, au C.P.O. de Rennes, fondé en 1962 puis remplacé en 1963 par le centre de recherche de l’A.R.A.S.H. (Association pour la Recherche Appliquée en Sciences Humaines) [6].

L’auteur du Village Imaginaire a mentionné à plusieurs reprises dans ses écrits son constat de l’implication généralement très forte des sujets lors de la construction de leur « village », et de «  l’effet cathartique », parfois spectaculaire, d’une telle expérience sur ces sujets.

« Les praticiens du test du Village Imaginaire qui l’ont utilisé et l’utilisent comme moyen de compréhension de l’Univers existentiel du sujet ou comme méthode de diagnostic n’ont pas manqué de constater que le fait d’avoir construit un village (de l’avoir aussi exposé et explicité au psychologue, d’avoir répondu aux questions) procure au sujet un soulagement et amène une sédation temporaire des symptômes pathologiques lorsqu’il y en a. Ce phénomène est suffisamment perceptible pour que des parents d’enfants venus en examen nous demandent, après la séance consacrée au test du Village, “ce que nous avons bien pu administrer à l’enfant pour provoquer un tel changement bénéfique dans son comportement”. C’est d’ailleurs à la suite d’accumulation de remarques de ce genre que notre réflexion sur la valeur thérapeutique du test a commencé. »
(1976, p. 257, c’est l’auteur qui souligne)

Dans un premier temps, à l’époque des consultations au C.P.O. et au centre de l’A.R.A.S.H., la méthode thérapeutique préconisée se limite à la pratique d’un entretien non directif, de type rogérien, permettant au sujet de clarifier et de comprendre ce qu’il a exprimé non consciemment dans son « village ». Le thérapeute peut également encourager une modification de sa construction par le sujet, à la condition de ne pratiquer qu’un seul changement par séance et seulement dans la « zone du bien-être », c’est-à-dire dans la partie de son « village » où le sujet se sent le mieux. Mucchielli exposera cette méthode, dite des « rectifications à l’initiative du sujet », dans la seconde édition de son ouvrage sur le Village Imaginaire (1976), et la complétera par une technique d’interventions directives de rectifications sur la demande du thérapeute.

Dans le même temps, le travail de recherche doctorale d’Yvonne Denis, collaboratrice de Mucchielli et directrice du C.P.O. de Rennes, va développer une autre approche de ce qu’on appelle encore à l’époque la psychothérapie « par » le Village Imaginaire.

Naissance du Village Itératif

Elève de Roger Mucchielli, Yvonne Denis réalise en 1966 son mémoire de diplôme d’études supérieures en Psychologie sur le test du Village Imaginaire. Peu après, toujours sous la direction de Roger Mucchielli, elle entame un travail de thèse, dont l’objectif est de valider l’usage thérapeutique du test.

Yvonne Denis est particulièrement bien armée pour une telle entreprise : formée à l’analyse existentielle et à la psychothérapie phénoméno-structurale, elle fait partie des proches collaborateurs de Mucchielli au C.P.O. de Rennes, à l’A.R.A.S.H., et au Centre d’Etudes Psychotechniques « Albert Burloud » de Rennes. Elle enseigne les méthodes projectives à la Faculté de Rennes, et particulièrement le test du Village Imaginaire qui est vite devenu sa spécialité. A sa pratique clinique dans les centres médico-psychologiques créés par Mucchielli à Rennes, s’ajoute une expérience de psychopédagogue, puis de psychologue en centres rééducatifs pour adolescentes « caractérielles » et délinquantes, à Alençon et à Rennes. A partir de 1970, Y. Denis se consacre principalement à l’enseignement de la psychologie clinique et des méthodes projectives à l’Université de Haute-Bretagne à Rennes [7] , d’abord en tant qu’assistante en Psychologie, puis comme maître-assistante, et enfin comme maître de conférences.

Le travail de recherche d’Yvonne Denis allait nécessiter plusieurs années de préparation et de mise au point, et connaître quelques vicissitudes. Dans un premier temps, plusieurs emprunts techniques sont expérimentés pour définir progressivement le cadre du Village « thérapeutique » : le Rêve-Eveillé Dirigé de Robert Desoille (R.E.D.), le psychodrame morénien, des méthodes pédagogiques (méthode Martenot) ou d’expression corporelle (le « Travail Corporel » de Hilde Peerboom)... De même, et sur le plan théorique, diverses références vont venir nourrir la recherche. Outre le structuralisme, la psychologie existentielle et la phénoménologie (Binswanger, Merleau-Ponty, Minkowski, Maldiney), ce sera : la théorie du jeu de Jean Henriot, l’anthropologie du geste de Marcel Jousse, l’échelle du « coefficient de vie » de Myriam Orr, la poétique de l’espace de Bachelard, la théorie du symbole et l’anthropologie de l’imaginaire de Gilbert Durand. Certaines de ces références techniques et théoriques seront conservées et intégrées, d’autres abandonnées ou reléguées au second plan, au fur et à mesure d’une recherche qui, d’emblée, a choisi de donner priorité à l’expérience clinique de plusieurs cures, d’enfants, d’adolescents et d’adultes.

Dans le milieu des années 70, une méthode spécifique s’est dégagée, avec ses propres critères d’analyse et d’intervention, en particulier grâce à l’étude fine de deux cures exemplaires citées par Y. Denis dans sa thèse sous les pseudonymes de « Béatrice » et de « Christophe ».

Avec le recul de quelques années, cet immense travail de recherche nous apparaît aujourd’hui intéressant non seulement par l’invention qu’il propose d’une méthode originale de psychothérapie, mais aussi par le fait qu’il constitue une remarquable analyse du dispositif du Village Imaginaire, pour ainsi dire à l’épreuve de son usage itératif en psychothérapie. La recherche d’une psychothérapie « par » le Village réalise ainsi, secondairement mais magistralement, le projet formulé par Roger Mucchielli d’une théorisation du test fondée sur une « mise entre parenthèses des théories admises... pour laisser paraître dans sa fraîcheur complexe une série d’expériences fécondes ».

Il reste à présent à tirer toutes les leçons de cette expérience, et à en produire d’autres similaires, pour pouvoir revenir au Village Imaginaire en tant que test diagnostique et en fonder une nouvelle approche (Bouchard, Denis, 1999 ; Denis, 2015, p. 291-307).

Développements et perspectives

Roger Mucchielli quitte la région Ouest en 1966 pour l’Université de Nice, jusqu’à son admission à la retraite en 1971. Le travail de thèse d’Yvonne Denis, dont il était le directeur de recherche doctorale, est alors confiée à la direction du Professeur Gilbert Durand de l’Université de Chambéry. Ces changements retarderont longtemps la validation universitaire de la thèse : bien que terminée pour l’essentiel dès les années 1970, elle ne sera finalement soutenue qu’en février 1990 à l’Université de Grenoble 2.

Entre-temps, Y. Denis a commencé à former quelques collègues psychologues à sa méthode, selon le principe classique d’une cure didactique suivie d’une supervision. En 1980, quelques-uns de ces praticiens, psychologues exerçant dans diverses institutions d’Ille-et-Vilaine, du Morbihan et de la Mayenne, se regroupent pour mettre en commun leur expérience, en tant que praticiens, du Village Imaginaire thérapeutique et développer le travail d’Yvonne Denis. Un an plus tard, le 15 janvier 1981, une association est créée à Rennes, l’A.R.P.E.J. (Association pour la Recherche en Psychothérapie Existentielle par le Jeu), dans le but de promouvoir et de faire connaître cette méthode. Autour d’Yvonne Denis, nommée présidente, se rassemblent ainsi : Loïck M. Villerbu (vice-président), Claude Bouchard (secrétaire), Maryvonne Lemoine (secrétaire-adjointe), Charles-Edouard Jeanson (trésorier), Jean Coudray (trésorier-adjoint), le Dr Jean-Yves Monnier (administrateur délégué), – et naturellement, le Professeur Roger Mucchielli comme membre d’honneur (remplacé, après son décès en septembre 1981, par son épouse Mme Arlette Mucchielli). Les membres du bureau constituent aussi le noyau d’un groupe de recherche, auquel viendront bientôt se joindre Jeanine Denmat et Véronique Oriot-Melon. De nombreux professionnels (principalement psychologues et psychiatres) manifestent leur soutien et adhèrent à l’association.

Dans une première période, le groupe de recherche de l’A.R.P.E.J. va se consacrer à préparer, avec Y. Denis, l’actualisation et la transmission de son travail de recherche. En 1984, un premier séminaire de formation pour psychologues et psychothérapeutes est organisé par l’A.R.P.E.J., à l’Université Rennes 2, sur la pratique du test du Village Imaginaire. La même année, en juillet, Véronique Oriot-Melon présente une communication (co-signée avec Y. Denis) sur le Village Imaginaire thérapeutique au XIe Congrès International du Rorschach et des Méthodes projectives, à Barcelone.

Mais c’est véritablement à partir de 1985 que l’A.R.P.E.J. pourra plus largement diffuser la méthode d’Yvonne Denis, avec la publication d’une revue semestrielle, Espace libre. Outre des articles réguliers sur le Village Imaginaire (diagnostique et thérapeutique), Espace libre propose aussi des études sur d’autres méthodes projectives (test de Rorschach, T.A.T., D.P.I., M.A.P.S.) et sur d’autres méthodes de psychothérapie (psychanalyse, rêve-éveillé-dirigé), voire des réflexions plus larges de clinique psychologique (sur les processus de changement, le concept de « cadre » thérapeutique, le travail éducatif, les récits de vie...).

Cette activité de publication conduit l’A.R.P.E.J. à proposer, entre 1988 et 1995, plusieurs séminaires de formation, tantôt sur le test du Village Imaginaire, tantôt sur la psychothérapie « par » le Village Imaginaire (devenue, à partir de 1985, le « Village Imaginaire Itératif » puis le « Village Itératif »).

A partir de 1990, année de soutenance de la thèse de doctorat en Psychologie d’Yvonne Denis, l’activité de l’A.R.P.E.J. aborde une période de réorientation de ses activités. La publication de la revue Espace libre (10 numéros parus), devenue trop lourde à gérer, est interrompue. Le bureau de l’association connaît quelques remaniements [8]. L’activité de stages de formation se poursuit jusqu’en 1995. A la suite de ces stages d’initiation, plusieurs psychologues ou professionnels de la rééducation poursuivent et complètent l’initiation proposée par ces stages, par une formation individualisée à l’usage diagnostique ou thérapeutique du Village Imaginaire avec supervision.

A la fin des années 1990, l’équipe de recherche de l’A.R.P.E.J., progressivement augmentée de nouveaux arrivants (Elisabeth Bazantay, Marylène Ledauphin, Monique Philippot, Bernard Gapihan...), entreprend autour d’Yvonne Denis la rédaction d’un ouvrage présentant la méthode du Village Itératif. L’ouvrage sera publié en septembre 2015, sous le titre Le Village Itératif – Une méthode de psychothérapie [9]. Il expose non seulement la méthode psychothérapeutique qui s’est progressivement révélée par de nombreuses expériences de psychothérapies, mais aussi des développements possibles, théoriques et techniques, pour des pratiques pédagogiques ou rééducatives utilisant l’Espace et le Geste, et pour l’analyse de la création artistique.

L’œuvre de Roger Mucchielli, puis celle d’Yvonne Denis, sur le test du Village Imaginaire, ont ainsi contribué à créer à Rennes et dans la région Ouest un centre d’étude et de recherche, qui s’est développé parallèlement et indépendamment des autres travaux sur le test du Village, et selon une approche spécifique.

Les travaux de l’A.R.P.E.J. ont également fait l’objet de plusieurs communications scientifiques par Yvonne Denis, Véronique Oriot-Melon, Jean Coudray, Marylène Ledauphin : à la Société française de Psychologie (Paris, 1982) ; au Forum professionnel des Psychologues (Nice, 1991) ; aux Journées de Psychologie et Psychopathologie projectives (Rennes, 1993) ; et lors de plusieurs des éditions du Congrès international du Rorschach et des Méthodes projectives (Barcelone, 1984 ; Paris, 1990 ; Lisbonne, 1993 ; Amsterdam, 1999 ; Rome, 2002).

En parallèle aux travaux de l’A.R.P.E.J., le test du Village Imaginaire a fait l’objet de recherches doctorales à l’Université Rennes 2, sous la direction du Pr Loïck M. Villerbu. Ainsi, Bernard Gaillard propose dans sa thèse une version originale de l’usage itératif du Village Imaginaire à des fins d’évaluation spécialisée auprès d’enfants en difficulté scolaire (Gaillard, 1996). Marylène Ledauphin, de son côté, a développé, dans un mémoire de D.E.A. (1999) une méthode de suivi psychologique d’enfants en placement familial A.S.E. sur le modèle du Village Itératif (Ledauphin, 1999). A l’occasion d’un travail de recherche non publié, réalisé pour l’A.R.P.E.J., Bernard Gapihan a affiné l’analyse du déroulement de la construction des « villages », au moyen d’une nouvelle technique de relevé des constructions de « villages », sous la forme d’un logiciel graphique de son invention (Gapihan, 2005).

L’enseignement du test du Village Imaginaire à l’Université Rennes 2, par Yvonne Denis jusqu’en 1989 et par Claude Bouchard à sa suite, a perpétué l’orientation théorique et méthodologique initiée à Rennes par Roger Mucchielli, et développée par l’expérience du Village Itératif. De fait, et comme l’avait pressenti Roger Mucchielli, le Village reste un outil didactique remarquable et irremplaçable pour sensibiliser et former à l’appréhension clinique et psychopathologique de l’Espace en clinique projective, notamment lorsqu’il s’organise en Utopie pour ce qui est du Village (Villerbu, 1993).

Notons, pour conclure ce bref historique, que le matériel du test du Village Imaginaire n’est malheureusement plus en vente aujourd’hui, ce qui pour l’heure limite considérablement son utilisation et son développement. En effet, l’entreprise des Editions d’Applications Psychotechniques (E.A.P.) qui le publiait depuis 1960 a été vendue en 1996, rachetée par l’éditeur néerlandais Elsevier NV, avant d’être finalement acquise en 2004 par le puissant groupe international d’édition Reed Elsevier (aujourd’hui : RELX Group). Comme ce groupe possédait déjà les Editions du Centre de Psychologie appliquée (E.C.P.A.), autre entreprise française de publication de tests psychologiques, les deux entreprises ont été fusionnées. De nos jours, ce sont donc les E.C.P.A. qui ont repris les droits du test du Village Imaginaire, mais en choisissant de ne pas en poursuivre la fabrication et la diffusion pour des raisons commerciales.

BIBLIOGRAPHIE

  • Bouchard C., Denis Y. (1999). L’épreuve du Village Imaginaire en situation de diagnostic psychologique selon les travaux de « l’Ecole de Rennes », Bull. Psychol., 52(1), n° 439, 41-55.
  • Denis Y. (1990). Contribution à une clinique psychothérapeutique. L’expérience itérative du Village Imaginaire, thèse pour le doctorat de Psychologie, Université de Grenoble 2.
  • Denis Y. (2015). Le Village Itératif. Une méthode de psychothérapie, Ed. Yellow Concept, Saint-Suliac (France).
  • Gaillard B. (1996). Prolégomènes pour une clinique d’accompagnement, thèse pour le doctorat de Psychologie, Université Rennes 2.
  • Gapihan B. (2005). Village Imaginaire Itératif. Etude comparative pour Mehdi, 10 ans, de l’analyse de cinq relevés de villages avec l’analyse de leurs films de construction, document de recherche Association A.R.P.E.J. (Rennes), non publié.
  • Ledauphin M. (1999). L’enfant et le placement familial. Processus de subjectivation et aménagement psychique, mémoire de D.E.A. en Psychologie, Université Rennes 2.
  • Mucchielli R. (1960). Le mythe de la Cité idéale, Paris, P.U.F. (rééd. : Brionne, Gérard Monfort éd., 1982) - (a).
  • Mucchielli R. (1960). Le jeu du Monde et le test du Village Imaginaire. Les mécanismes de l’expression dans les techniques dites projectives, Paris, P.U.F. - (b).
  • Mucchielli R. (1976). Le test du Village Imaginaire, Issy-les-Moulineaux, E.A.P.
  • Villerbu L.M. (1993). Psychopathologie projective. Eléments d’élaboration d’une clinique expérimentale, Rennes, Editions A.R.C.P.

[1Pour la biographie et la bibliographie de Roger Mucchielli, se reporter à l’ouvrage L’homme et ses potentialités. Etudes en hommage à Roger Mucchielli, publié par Arlette Mucchielli et Alexandre Vexliard (E.S.F., 1984, p. 8-20).

[2Thèse de médecine : Esquisse des fondements de la médecine psychosomatique.

[3C’est à cette époque que R. Mucchielli publie son premier texte sur le test du Village, dans la revue Etudes philosophiques (8e année, n° 4, 1954, p. 393-399). Il s’agit en fait d’un compte rendu de la première journée d’étude du Groupement d’Etude du Test du Village, qui eut lieu le 7 février 1954, au laboratoire d’Hygiène Sociale de la Faculté de Médecine de Paris, avec notamment la participation du Professeur Eugène Minkowski.

[4Sous-titre de son ouvrage sur le Village Imaginaire (1960).

[5L’étude du test de Rorschach aboutira à l’ouvrage La dynamique du Rorschach (P.U.F., 1968), préparé par Mucchielli durant sa période rennaise, comme le fut aussi son travail de traduction et de préface du Manuel des techniques projectives en psychologie clinique de H. Anderson & L. Anderson (Editions Universitaires, 1965). Ses recherches sur le T.A.T. resteront inachevées.

[6Parmi les collaborateurs de Mucchielli ayant contribué à la diffusion de sa méthode, citons Arlette Bourcier, qui utilisa le Village Imaginaire à Rennes, à Nantes, à Cholet, puis à Nice, et particulièrement dans le traitement psychologique et rééducatif des enfants dyslexiques ; et Colette Lafont, à Bourges, puis à Blois.

[7Aujourd’hui : Université Rennes 2.

[8Claude Bouchard, d’abord secrétaire de l’association, en devient le vice-président dans les années 1990 puis le président.

[9Editions Yellow Concept, Saint-Suliac (France) : www.yellowconcept.fr


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